C'est à cet instant qu'on reconnaît précisément le collectionneur. Il se fiche de la mode. Il transcende le temps. (Jean Ethier-Blais)

Histoire, patrimoine, collection, recel ?


Depuis 2004, l'utilisation des détecteurs de métaux est régie par l'article L.542-1 du Code du patrimoine. Nos détracteurs, de leur côté, prétendent lutter contre le pillage du patrimoine. Il est donc logique de se poser quelques questions sur cette notion de "patrimoine" : sa définition, sa portée et ses limites.

 Définition 
En droit romain, classique et byzantin, l'idée de patrimoine provient du mot latin patrimonium, c'est-à-dire l'ensemble des biens appartenant à un père de famille (pater familias) qui, à la mort de ce dernier, pouvaient passer à un héritier. Il s'agit là de la version "familiale" du patrimoine.
De ce principe est né la notion de "patrimoine culturel", c'est à dire tous les éléments de culture que nos pères nous ont légués. De cette spécificité, le dictionnaire de l'Académie nous donne la définition suivante : " Ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun. "
Ce qui signifie que le "patrimoine" et les objets qui le composent n'appartiennent ni aux détecteuristes, ni aux archéologues, ni au ministère de la culture, ni aux musées. Ils appartiennent à tout le monde, et tout le monde devrait pouvoir donner son avis sur la façon de les rechercher, de les traiter, de les conserver et surtout de les faire connaître.


La notion de "Patrimoine" est assez récente elle ne date que de la fin du XVIIIe siècle. C'est à l'époque la révolution que l'on commence à s'y intéresser. L'Abbé Grégoire (1750-1831), juriste et homme politique révolutionnaire, affirme que "le respect public entoure particulièrement les objets nationaux qui, n'étant à personne, sont la propriété de tous". Intérêt d'ailleurs tout à fait relatif, puisque tout ce qui appartient au domaine religieux est vendu ou détruit sans aucune hésitation.
Aujourd'hui, le patrimoine est devenu un sujet officiel. Il possède sa sous-direction au sein du ministère de la culture, ses journées dédiées, ses défenseurs, ses lois, ses codes. Mais ce qui n'est toujours pas bien défini, c'est où commence et ou finit le patrimoine, et jusqu'où peut-on aller en son nom ?

 A quel âge un objet devient-il patrimoine ? 

Partons d'un exemple simple : un détecteuriste promène son détecteur sur une aire de pique-nique. Il y trouve et y ramasse, pratiquement en surface, une monnaie relativement récente, disons une 2 francs Morlon en aluminium de 1932. La question est :"vient-il de piller le patrimoine archéologique ? Prive t'il l'histoire d'un élément important pour sa compréhension ?"
- Oui, diront les plus radicaux, sous prétexte que cette monnaie étant ancienne, peut servir à mieux comprendre les coutumes du début du siècle. Et à cela nous répondrons : "et si je suis en train de pique-niquer, et qu'en sortant mon mouchoir je fais tomber un pièce de un euro, je n'ai pas le droit de la ramasser ? Dois-je la laisser pour ne pas priver les archéologues du futur d'une preuve évidente que sur ce terrain les habitants de XXIème siècle se réunissaient pour manger assis en rond à même le sol ? Dois-je également, pour leur apporter plus d'informations, laisser bien en place mes boîtes de conserve, capsules, et autres bouchons ?
- Non, répondra la grande majorité, une monnaie de 1932 ne peut pas être considérée comme un artéfact archéologique. Bien évidemment nous préférons cette réponse, mais elle va en amener d'autres aussi ambiguës : "Et s'il s'était agi d'une 20c Napoléon III de 1855 ?" Non, toujours pas ? "Et une Six deniers Dardenne de 1710 ?", "Et un double tournois de 1635 ?", bref, "à partir de quelle époque la monnaie prélevée devient-elle "patrimoine historique" et son prélèvement du pillage ?"

 Collection ou recel, où est la frontière ? 

Un autre concept qui semble irriter les défenseurs extrêmes du patrimoine, est celui des "collections privées" qu'ils ont une fâcheuse tendance à considérer comme une sorte de recel. Comme si le fait de détenir chez soi, dans sa propre collection, et pour son propre plaisir, des objets qui pourraient faire partie du patrimoine était répréhensible.
Si l'on partait de ce principe, toutes les œuvres d'art (sculptures, peintures, etc) devraient se retrouver exposées au Louvre, tous les timbres devraient être réunis au "Musée de la Poste", toutes les monnaies stockées dans les "Cabinets des monnaies et médailles" régionaux ou nationaux. C'en serait fini des collections et les pauvres collectionneurs irréductibles devraient se contenter des images Panini !
C'est oublier un peu vite que si de nombreux objets font aujourd'hui partie du patrimoine, c'est parce qu'il y a eu, de tout temps, des mécènes pour les commanditer, et des collectionneurs pour les acheter, les conserver et les protéger.
Y aurait-il aujourd'hui toutes ces œuvres d'art de toutes époques, si des personnes ne se les étaient point procurées pour leur propre plaisir. Léonard de Vinci a t'il peint la Joconde dans l'espoir de la voir un jour au Musée du Louvre ? Non, il l'a réalisé car on (sans doute un riche marchand) lui en avait passé commande. Et si François Ier ne l'avait pas achetée pour l'installer à Fontainebleau, pour son plaisir personnel, nul ne sait ce qu'elle serait devenue aujourd'hui.
On peut lire dans un rapport intitulé " Propositions en faveur du développement du marché de l'art en France" et remis au ministère de la culture en 2008, les propositions suivantes :
- Développer les collections privées : [...] "Le rôle économique des collectionneurs privés est essentiel : leur poids est ainsi très nettement supérieur à celui des institutions publiques, comme l'a montré l'enquête réalisée par le comité professionnel des galeries d'art en 2005. Leur fonction est capitale en ce qui concerne l'enrichissement des collections publiques et la constitution d'un important patrimoine artistique privé, ce dernier aspect étant moins valorisé en France que dans d'autres Etats de l'Union Européenne."
Ce qui signifie clairement que les collections privées font partie intégrante du patrimoine !
Il s'agit, dans ce texte, d'art, mais le principe est également valable pour tous les éléments constitutifs du patrimoine.
Bien évidemment, pour que les objets se trouvant dans ces collections privées puissent jouer leur rôle patrimonial, il faut qu'ils soient connus, répertoriés, accessibles pour toute étude et disponibles pour être intégrées dans des expositions.
Bien gérées, les collections privées sont un atout très important pour le patrimoine !

 La défense du patrimoine a t'elle un effet rétroactif ? 

Cette question découle directement de la précédente.
Dans les temps passés, il était de coutume de conserver et de se transmettre, de générations en générations, des biens familiaux variés, acquis de diverses façons, par les uns ou les autres. Au fur et à mesure des différentes successions, ces objets ont vu leur ancienneté augmenter et certains ont pu, petit à petit, devenir de véritables témoins de leurs époques. Il s'agit le plus souvent de vielles correspondances, de monnaies anciennes, d'objets usuels, de photos, de cartes postales, ou d'objets d'art : tableaux, bijoux, sculptures. C'est ce qui constituait, et qui continue de constituer le "patrimoine familial".
La vie moderne ayant souvent fractionné et dispersé ces petits trésors domestiques, même si certains sont encore conservés dans les foyers, la plupart se retrouvent aujourd'hui chez les antiquaires, les brocanteurs, dans les vide-greniers ou les marchés aux puces.
Que se passe t'il si certains de ces artéfacts sont devenus, de par leur ancienneté, des morceaux de notre fameux "patrimoine" ?
- Est-on receleur, parce que notre arrière grand père nous a transmis les monnaies trouvées dans son champ au cours des labours ?
- Est-on un pillard du patrimoine si l'on garde précieusement ces héritages chez soi (dans des collections privées) ?
- Les magasins d'antiquaires, les étals des brocantes, les salles de vente sont-ils tous et toujours des lieux de recel ?
- N'a t-on plus le droit d'acquérir, dans ces manifestations, des monnaies anciennes sous prétexte qu'elle "pourraient provenir de pillages" ?
- N'a t-on plus le droit de vendre des objets nous appartenant sur des sites d'enchères ou dans des salles de vente, sans risquer d'être convoqué à la gendarmerie la plus proche pour "vente illégale" ?

 Paranoïa ? 
Alors, n'est-on pas en train de doucement s'installer dans une certaine paranoïa, consistant à considérer tout possesseur d'objet ancien ou antique comme "détenteur d'artéfact historique illicitement prélevé" ?
Le terme de "collectionneur" est-il maintenant devenu aussi péjoratif que celui d'"amateur" pour l'archéologie ? N'oublie-t'on pas un peu vite que le "patrimoine culturel" est à tout le monde et que le "patrimoine personnel" a toujours sa raison d'être ?
Et la notion d'Histoire doit-elle se résumer, pour la plupart des citoyens, à la visite guidée d'un musée, qui deviendra lui aussi, avec le temps, virtuel ?

Mention légale : 
Article L.542-1 du Code du patrimoine : « Nul ne peut utiliser du matériel permettant la détection d’objets métalliques, à l’effet de recherches de monuments et d’objets pouvant intéresser la préhistoire, l’histoire, l’art ou l’archéologie, sans avoir, au préalable, obtenu une autorisation administrative délivrée en fonction de la qualification du demandeur ainsi que de la nature et des modalités de la recherche. »